Quand un rêve brisé fragilise la santé mentale
Par Gilchrist Ndabashinze / Star FM
A 15 ans, Blaise Irakoze décide de prendre son destin en main en fabriquant des briques et en épargnant pour ouvrir sa propre boutique. En quelques mois, il gagne suffisamment d’argent pour le confier à son grand frère. A sa grande surprise, toute la somme a été détournée. Le rêve de Blaise s’effondra brutalement. Son équilibre psychologique bouleversé, ainsi est née une psychose réactionnelle.
Né à Musama, en zone Kabanga, dans la commune et la province de Gitega, à l’âge de 15 ans, élève en 9e année de l’école fondamentale à cette époque , Blaise Irakoze abandonne l’école avec l’ambition d’entreprendre et de devenir financièrement autonome.
Dans la même perspective, le jeune adolescent décide de déménager du toit familial au centre-ville de Gitega vers le quartier Palace, toujours dans la capitale politique. Il se lance alors dans la fabrication de briques, dans un site aménagé dans le même quartier. Pendant plusieurs mois, il confie ses revenus à son grand frère, en qui il avait entièrement confiance, afin que ce dernier en assure la conservation.
Irakoze parvient à épargner plus de 300 000 francs burundais. «Alors que la somme épargnée devait constituer son capital initial, il a été déçu de réaliser que son grand frère a tout bouffé. » raconte Marie Josée Irakoze, une sœur en Irakoze.
A en croire, Audace Manirakiza, l’un de ses proches amis, cette perte ne représentait pas seulement une question d’argent. Il se souvient d’un jeune homme très attaché à son projet.

« Blaise parlait beaucoup de ce qu’il voulait exécuter. Il travaillait d’arrache-pied et se donnait corps et âme, surtout pour pouvoir mettre de côté de quoi ouvrir sa propre boutique. Il avait vraiment cette volonté de se débrouiller par lui-même », témoigne-t-il.
Irakoze face une déception difficile à digérer
Selon Marie José, cette découverte macabre bouleverse profondément le jeune homme. Déçu, Blaise quitte son frère et se rend à Bujumbura, où il trouve un emploi de cuisinier dans un ménage. Son objectif reste le même :«Travailler et reconstituer progressivement son capital de démarrage. »
Quelques mois plus tard, sa sœur constata un changement dans son comportement. «Blaise commence à manifester un comportement inhabituel et finit par abandonner son travail», raconte-t-elle.
Face à cette situation, Marie José décide de le ramener auprès d’elle. Mais lorsqu’elle le retrouve, elle découvre un adolescent profondément changé. Blaise parlait de moins en moins, s’isolait et préférait désormais rester seul, un changement soudain ayant profondément inquiété sa sœur.

Craignant de voir la santé mentale de son frère se –détériorer davantage, Marie José décide de l’emmener au centre neuropsychiatrique de Kamenge à Bujumbura pour un suivi. Il y séjourna pendant plus de six mois dans l’espoir de retrouver une vie normale.
« Après ce moment de prise en charge, sa santé mentale s’est nettement améliorée. Blaise reprend espoir et se remet à construire son projet d’autonomie. Il décida d’ailleurs d’embrasser un autre secteur d’activité: conducteur de taxi-vélo, tout cela avec la volonté de reprendre peu à peu le cours de sa vie. » , témoigne Marie José.
Mais cet espoir n’a duré qu’un temps de rosée . Selon sa sœur, les séquelles de la déception semblaient toujours présentes. Progressivement, son état de santé bascule, plongeant ainsi la famille dans l’inquiétude.
Les premiers signes du trouble
Face à cette nouvelle situation, la famille n’a pas lâché . Elle évacue le jeune Irakoze au centre des soins mentaux de Gitega. Du coup,il est diagnostiqué d’une psychose réactionnelle, qui est une accumulation des troubles mentaux dûs au traumatisme du passé comme la déception.
En effet , explique Eric Hafashimana, psychologue affecté à la même structure: « Nous l’avons accueilli en état d’anxiété, il délirait tout le temps. Nous pouvions de par ses réactions déterminer des signes traumatiques, des troubles du sommeil grave, il avait perdu presque tout son espoir , agressif, Irakoze était tout le temps agité. des troubles du sommeil graves.»

Bien plus , poursuit ce spécialiste du comportement,les signes ne suffisent pas pour parler d’une psychose réactionnelle, il faut aussi mesurer la durée de la crise chez un sujet, le nœud du problème , mais également le parcours du patient. En santé mentale, le médecin note que les mêmes signes peuvent produire des effets différents.
Aujourd’hui, Blaise a repris une vie active. Il travaille dans le commerce et gère sa propre boutique.
Pour Blaise, la perte subie ne représentait pas seulement une perte financière. Elle signifiait également l’effondrement d’un projet auquel il avait consacré beaucoup d’énergie. A cette perte s’ajoute la blessure liée à la rupture de confiance avec le sien dont il attendait du soutien.
Le jeune homme reconnaît également que son isolement a contribué à aggraver sa situation.
« J’avais honte d’en parler aux autres, de peur que mon frère ne soit vu d’un mauvais œil. Par contre, je trouve que si j’avais osé en parler aux autres, le choc n’aurait pas été le même. »
Aujourd’hui, Blaise conseille aux personnes confrontées à des difficultés similaires de ne pas rester seules et d’oser parler de leurs problèmes afin de soulager leur souffrance.
Les troubles mentaux ,une préoccupation croissante au Burundi.
Selon le rapport du projet Ni Abacu, réalisé dans les provinces de Bujumbura, Gitega, Ngozi et Rumonge entre 2021 et 2024, sur 500 000 personnes diagnostiquées, 10 000 présentaient des symptômes de troubles mentaux. Parmi ces cas, 13 % concernaient des enfants de moins de 15 ans et 49 % des jeunes âgés de 15 à 25 ans.
De plus, le Centre d’écoute Gaciro de Gitega rapporte que, sur 102 patients admis entre 2023 et 2026, 13 cas étaient liés à des situations de déception. Le Centre de soins mentaux de Gitega fait également état de 31 208 patients accueillis entre 2023 et 2026, dont 1 366 reçus étant au stade d’hospitalisation.
Quand la parole devient un chemin de retour
Selon Divine Nizigiyimana, psychologue et chargée des soins au Centre d’écoute Gaciro, à Gitega, l’écoute constitue une étape importante dans la prise en charge d’une personne confrontée à un trouble mental. Elle estime que le patient doit disposer d’un espace où il peut s’exprimer librement, se sentir considéré et comprendre qu’il n’est pas seul.
Cette approche, qui peut notamment prendre la forme d’une thérapie individuelle, permet d’établir un dialogue avec le patient et de mieux comprendre ce qu’il vit. « Il faut lui accorder un espace d’expression et lui montrer qu’il a de la valeur », explique-t-elle.
Lorsque la situation l’exige, poursuit-elle, le patient doit être orienté vers une structure spécialisée afin de bénéficier d’une prise en charge adaptée. Cette orientation peut notamment permettre aux professionnels de santé mentale de lui apporter des conseils, un accompagnement psychologique et les interventions nécessaires à son rétablissement.
Quand l’espoir renaît
Durant plusieurs mois, le jeune Irakoze bénéficie d’un suivi régulier au centre Agaciro, à Gitega. Parallèlement, sa famille apprend à mieux comprendre sa situation, à se rapprocher de lui et à l’accompagner dans son processus de rétablissement. Elle est notamment encouragée à l’aider à changer d’activité.
Dans cette dynamique, Marie José Irakoze, sa sœur, décide de l’accueillir chez elle. Elle souhaite rester à ses côtés pendant cette période de rétablissement et l’aider à retrouver progressivement une vie plus stable. C’est dans ce nouveau cadre de vie que naît l’idée de l’orienter vers une autre activité.
Pour Marie José, les premiers changements sont une source de soulagement. Elle voit, peu à peu, son frère retrouver certains de ses repères. Son comportement, profondément bouleversé par les épreuves traversées, commence à se stabiliser.
A la maison, les signes d’amélioration redonnent ainsi de l’espoir à toute la famille. Pas à pas, Blaise semble reprendre pied et s’engager sur le chemin d’une vie plus apaisée.
Il y a environ trois ans, Blaise a progressivement repris le contrôle de sa vie. Depuis, selon ses proches, il n’a connu aucune rechute. Aujourd’hui, il tient sa propre boutique et est capable d’effectuer seul des opérations bancaires.
Pour sa famille et ceux qui l’ont connu au plus fort de ses difficultés, ces gestes du quotidien sont autant de signes encourageants. Ils témoignent des progrès réalisés et de son retour à une vie sociale et professionnelle plus stable.
Audace Manirakiza, un ancien camarade de Blaise à l’époque où ils fabriquaient des briques, se réjouit de cette évolution.
« Sa santé mentale s’améliore significativement et nous nous en réjouissons. C’est encourageant de pouvoir, cette fois-ci, échanger avec Blaise », témoigne-t-il.
Dans sa boutique, Blaise apparaît désormais tourné vers l’avenir. Il nourrit l’ambition de consolider son activité, d’améliorer ses conditions de vie et de réaliser ses projets. Son parcours lui a également permis de comprendre l’importance de l’accompagnement psychosocial dans la prise en charge des troubles mentaux.
« Les troubles mentaux ne sont pas une fatalité », affirme-t-il, avec la conviction d’un homme qui entend désormais avancer malgré les épreuves traversées.
Et pour garder le cap…
Les troubles de santé mentale étant souvent complexes, le rétablissement ne s’arrête pas à la simple amélioration des symptômes. La psychologue Divine Nizigiyimana insiste sur l’importance d’un suivi régulier et du respect des recommandations des professionnels de santé afin de limiter les risques de rechute.
Selon elle, la personne concernée doit également coopérer avec les différents intervenants impliqués dans son accompagnement psychosocial. Le respect du traitement, notamment la prise des médicaments prescrits lorsqu’ils sont nécessaires, fait partie de cette démarche.
« Toute violation des prescriptions peut constituer un facteur de rechute. Lorsque le malade néglige son traitement, notamment en cas de psychotropes prescrits, son rétablissement peut devenir plus difficile », prévient-elle.
A ces difficultés s’ajoute le poids des préjugés. Au Burundi, les malades mentaux restent parfois victimes de stigmatisation et sont encore qualifiés de « fous ». Pour Nizigiyimana, dépasser ces représentations passe aussi par une meilleure estime de soi et par un accompagnement qui permet à la personne de retrouver progressivement son intégration sociale.
Des sacrifices pour retrouver la santé
Malgré l’importance des besoins en santé mentale, l’accès aux soins reste difficile pour de nombreuses familles au Burundi. Le coût de soins constitue une lourde charge pour des ménages aux ressources limitées.
Pour le cas de Blaise Irakoze, ce fut une véritable épreuve financière. Marie José Irakoze, sa sœur, raconte avoir vu les ressources familiales s’amenuiser au fil des dépenses engagées pour les soins de son frère.
« Bon nombre de familles gardent les malades mentaux à domicile parce qu’elles sont incapables de payer les sommes exigées. À moins d’obtenir un document d’indigence, certaines vont 69 vendre des parcelles pour couvrir les frais », déplore-t-elle.
La famille a pu tenir quand même. Marie José dit que des efforts ont été consentis pour réunir les moyens nécessaires. Un parcours éprouvant, mais qui a porté ses fruits : Blaise a progressivement recouvré sa santé mentale.
Aujourd’hui, son rétablissement apparaît comme un soulagement pour toute la famille. Après les sacrifices , le jeune homme a pu reprendre une activité et se remettre de nouveau sur les rails de l’avenir.
Ce travail bénéficie du soutien de la Fondation Stavros Niarchos (SNF) et du Global Center for Child and Adolescent Mental Health du Child Mind Institute, dans le cadre du projet: “Enhancing Mental Health Narratives in Burundi”

