Victime des violences familiales, Ishamimu Zuella a vécu un trouble de stress post-traumatique

Par Evelyne Ndoricimpa

Cet article  a été soutenu par  la Fondation Stavros Niarchos (SNF) et le Global Center for Child and Adolescent Mental Health du Child Mind Institute, dans le cadre du projet: “Enhancing Mental Health Narratives in Burundi”

Les violences familiales, la maladie mentale de sa mère et l’abandon de son père ont bouleversé la vie d’Ishamimu Zuella, jusqu’à lui faire développer un trouble de stress post-traumatique. Grâce à la prise en charge par des spécialistes et à la solidarité de sa communauté, elle entrevoit aujourd’hui un avenir meilleur. 

Une adolescente face aux responsabilités d’adulte 

« Séquestrée par mon père, ma mère a développé une maladie mentale alors qu’elle allaitait ma petite sœur de six mois. J’ai été contrainte de devenir sa tutrice malgré moi. Mon enfance a été un véritable calvaire.» confie, en larmes Ishamimu Zuella.

Ishamimu Zuella tenant en main le bébé abandonné par sa mère

A seulement 17 ans, cette adolescente originaire de la colline Mwika, en commune Tangara, province Butanyerera, porte déjà les séquelles psychiques d’une enfance marquée par les violences conjugales, la pauvreté et des responsabilités d’adulte.Elle a été diagnostiquée d’un «trouble de stress post-traumatique». Selon les experts

Ishamimu est l’aînée d’une famille de 4 enfants, d’un couple pourtant  en conflit permanent. Maltraitée et rejetée par son mari,  sa mère assurait seule la subsistance de la famille ; elle ne comptait pour source de revenus que les travaux champêtres. Malheureusement, son mari lui infligeait des violences de toutes sortes. Après la naissance de son quatrième enfant,  elle a développé un trouble mental malgré sa lourde tâche de responsable de ménage .

La maladie s’aggrava ; la mère cessa de toute responsabilité.  Elle atteint même un stade où elle abandonne un jour le bébé de six mois dans une plantation de caféiers. Les voisins retrouvent l’enfant abandonné et le   ramènent en famille. 

Du coup, l’adolescente prend la relève.C’est le début du calvaire. En prenant soin de ses petits frères et sœurs, on prend en compte les besoins spécifiques du nourrisson et enfonce le clou dans l’enclume. Ainsi, la jeune Ishamimu se lance dans le commerce de légumes, ne fût-ce que pour la survie de la famille.  

« Quand notre petite sœur est née , papa battait régulièrement maman. Lorsqu’elle est tombée malade, il ne nous apportait plus rien. J’ai commencé à m’occuper du bébé, parfois avec un coup de main de la part des voisins. Plusieurs fois, j’ai pensé à fuir vers Bujumbura, à plus de 150 km de chez nous, et à abandonner l’enfant puisque la situation était devenue insupportable. Mais les voisins m’ont encouragée à tenir. Je faisais tout pour qu’il ait à manger malgré ses restrictions alimentaires. Pendant ce temps, ma mère continuait à mener une vie d’errance », raconte-t-elle.

Quand les violences brisent l’équilibre mental 

À cette lourde responsabilité s’ajoutent les violences de son père . « Il m’insultait régulièrement. Il m’arrivait aussi d’être  frappée sérieusement  à coups de fouet », dit-elle, la voix tremblante, tout en fondant en larmes .

Pendant plus d’un an, Zuella vit sous une pression constante. Les responsabilités d’adulte, la pauvreté, les violences répétées et l’absence de soutien de la part de son père finissent par détériorer sa santé mentale. 

«Nous voyions cette adolescente porter toute la famille sur ses épaules. Elle s’occupait du bébé, préparait les repas et cherchait de quoi nourrir ses frères et sœurs. Malgré tous ses efforts, son père continuait à l’insulter et à la battre. Nous pourrions voir qu’un danger imminent  pouvait éclater à tout moment », témoigne Anésie Ndayizeye, voisine de la famille.

Anésie Ndayizeye, voisine de la famille à gauche avec Ishamimu Zuella

«Après un temps d’éclipse, elle devient silencieuse et anxieuse, et s’isole de plus en plus ; elle devient incohérente dans ses propos et ses actions. Il lui arrivait même de jeter le nourrisson.Nous pourrions penser qu’elle était possédée par des démons, car elle était musulmane »,  poursuit Anésie Ndayizeye, voisine de Zuella.

Le poids des croyances sur la santé mentale 

Pour faire face à cette situation, ces mêmes voisins ont décidé de la convertir de l’Islam au christianisme. « Nous devrions prier pour elle au nom de Jésus-Christ pour qu’elle soit guérie .Mais il fallait qu’elle soit convertie et rebaptisée dans  l’Eglise catholique. On lui a donné un nouveau nom. Dans l’Islam, elle s’appelait Ishamimu Zuella. Après son baptême au christianisme, elle est devenue « Izerimana Marie Goreth», conclut Ndayizeye.

Dr Godelive Nimubona, psychiatre, souligne que le cas de Zuella n’est pas isolé. En effet, l’incompréhension ou le manque de connaissances en matière de santé mentale conduit les personnes à recourir à des pratiques fétichistes et religieuses, ce qui aggrave leur état de santé mentale. 

« Ici, au Burundi, l’offre en matière de santé mentale demeure extrêmement limitée. En dehors du Centre neuropsychiatrique de Kamenge (CNPK), seuls quelques autres centres à Gitega et Cibitoke assurent une prise en charge spécialisée. Cette rareté entraîne une faible motivation chez les patients à rechercher des soins appropriés.

Par ailleurs, les psychotropes coûtent trop cher . De nombreuses familles ignorent que leurs proches vivent avec des troubles psychiatriques et attribuent souvent les symptômes à des causes mystiques, telles que la sorcellerie ou la possession démoniaque. Dans ce contexte, les personnes sont  orientées vers des chambres de prière ou des tradipraticiens.

Lorsque l’état de santé se détériore de manière significative, les patients se tournent finalement vers les spécialistes de la santé mentale, ce qui retarde considérablement la prise en charge et complique le diagnostic», déplore le psychiatre.

Après la conversion d’Ishamimu Zuella de l’Islam au christianisme, les prières intensives  et le baptême, son état de santé mentale ne s’est pas du tout amélioré, ce qui a inquiété les voisins. Ainsi, ces derniers ont finalement décidé de la conduire au centre de santé de Gasezerwa , puis  à l’hôpital de Muyange de Gashoho et enfin au centre psychiatrique de Mubuga, dans la commune de Ngozi, dans la province de Butanyerera, pour une prise en charge spécialisée.

Le trouble de stress post-traumatique souvent méconnu

Pour le psychologue Médard Niyimpaye, les symptômes présentés par Ishamimu Zuella correspondent clairement à un trouble de stress post-traumatique (TSPT), une affection psychiatrique sérieuse qui survient après un événement traumatisant.

Psychologue Médard Niyimpaye

«Tout le monde peut rencontrer un événement traumatisant dans la vie. Mais tout le monde n’a pas les mêmes capacités de gestion ou de copying en anglais. Pour les uns, l’événement peut passer inaperçu, alors que pour les autres, il peut entraîner un trouble de stress post-traumatique.» Confie Niyimpaye

Selon toujours le même psychologue, « lorsqu’un trouble de stress post-traumatique n’est pas pris en charge à temps, il peut évoluer vers d’autres troubles mentaux plus graves, notamment la dépression, mais aussi le trouble bipolaire caractérisé par des alternances de phases maniaques (excitation, hyperactivité) et dépressives (tristesse, perte d’énergie)  ».

Le Rapport du programme Ni Abacu de 2024, mis en œuvre de 2021 à 2024, visant à intégrer la santé mentale aux soins de santé primaires dans quatre provinces du Burundi , à savoir Bujumbura, Ngozi, Gitega et Rumonge, a révélé que parmi 500 000 personnes diagnostiquées, 10 000 vivent avec une maladie mentale.

Parmi eux, 45,3 % vivent avec un trouble de stress post‑traumatique (TSPT). 

Au-delà de cela, 13 % sont des enfants de moins de 15 ans, tandis que 49 % ont entre 15 et 25 ans, ce qui confirme la vulnérabilité des enfants et des adolescents. 

Entre-temps, la première enquête de base sur la santé mentale au Burundi, menée en 2019 dans quatre provinces, avait révélé que 42,7 % des personnes interrogées présentaient un trouble de santé lié aux nerfs. 

Concernant le trouble de stress post-traumatique, les résultats ont montré que 72,6 % des personnes ont vécu des événements traumatisants au cours de leur vie.

Parmi elles, 24,3 % ont déclaré que ces expériences avaient provoqué des réactions telles que des souvenirs ou des rêves pénibles, un sentiment de distance émotionnelle ou de dépression, des difficultés de sommeil ou de concentration, ou encore une nervosité accrue et une tendance à sursauter facilement. 

De plus, 19,6 % ont rapporté avoir eu des flashbacks ou des reviviscences, au cours desquels ils agissaient ou se ressentaient soudainement comme s’ils revivaient l’événement traumatisant initial.

Les conséquences sont particulièrement préoccupantes chez les enfants et les adolescents. Une étude réalisée en décembre 2025 par BADEC-CARITAS Ngozi, dans le cadre des programmes IZERE et TUBABEHAFI, a montré que 8,4 % des élèves présentaient des signes de troubles mentaux, avec des répercussions importantes sur leur parcours scolaire.

À l’échelle mondiale, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) indique que plus de 3 % de la population a déjà vécu des situations susceptibles de conduire à un trouble de stress post-traumatique. En Afrique, particulièrement dans les pays en développement, ce trouble pourrait concerner jusqu’à 11 % de la population, selon la même organisation.

La solidarité communautaire, un soutien vital

Aujourd’hui Ishamimu Zuella affirme que sa santé mentale s’est améliorée. Elle remercie ses voisins pour leur aide et leur protection.

Anésie Ndayizeye, voisine de Zuella,  explique qu’à part la prise en charge psychologique, la communauté a contribué davantage et s’est mobilisée pour séparer Zuella et son père qui la maltraitait : « pour la protéger contre les insultes et les coups de fouet que son père ne cessait de lui infliger, en collaboration avec l’administration locale, nous avons pris une décision de louer une maison pour Zuella et sa petite sœur » conclut   Ndayizeye.

Au centre psychiatrique de Mubuga, dans la commune de Ngozi, Michel Ndikumana explique que des méthodes spécifiques de traitement psychologique sont désormais proposées aux patients.

Le ministère de la Santé publique reconnaît toutefois que la prise en charge des troubles mentaux, dont le stress post-traumatique, demeure insuffisante. Elle n’est pas encore intégrée aux soins quotidiens des centres de santé.

Des efforts sont en cours pour améliorer l’accessibilité d’ici 2030. Les spécialistes rappellent que le stress post-traumatique est difficile à prévenir. Ils insistent sur l’importance d’une prise en charge rapide dès les premiers symptômes afin d’éviter des complications graves.

La Radio Umuco FM, en collaboration avec la Fondation Stavros Niarchos et le Child Mind Institute, encourage les personnes vivant  avec des troubles mentaux à consulter les structures sanitaires les plus proches afin de bénéficier d’un accompagnement adapté.

Cet article  a été soutenu par  la Fondation Stavros Niarchos (SNF) et le Global Center for Child and Adolescent Mental Health du Child Mind Institute, dans le cadre du projet: “Enhancing Mental Health Narratives in Burundi”

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