De la moto-taxi à la rue : Le parcours douloureux d’un jeune atteint de la schizophrénie

Par Enock Karabona / Shima FM

A 16 ans, Longin Niyungeko conduisait une moto-taxi pour nourrir ses cadets. Deux ans plus tard, il errait nu dans les rues de la ville de  Rumonge, victime d’une schizophrénie incomprise et stigmatisée. Son parcours douloureux met en lumière les obstacles persistants, les préjugés, la pénurie de médicaments et le manque de spécialistes auxquels se heurtent les malades mentaux au Burundi, mais aussi l’espoir qu’un traitement adapté peut apporter.

Cet article  a été soutenu par  la Fondation Stavros Niarchos (SNF) et le Global Center for Child and Adolescent Mental Health du Child Mind Institute, dans le cadre du projet: “Enhancing Mental Health Narratives in Burundi” 

Du deuil à la survie, une enfance brisée 

Ne pouvant plus compter sur ses parents, décédés , Niyungeko Longin quitte l’école à l’âge de 12 ans pour tenter de subvenir aux besoins de ses trois cadets. Né dans la commune de Bururi, zone de Condi, colline de Kagimbu, dans la province de Burunga, au sud du Burundi, il perd ses deux parents alors qu’il est encore très jeune. 

Avec deux petits frères et une sœur à sa charge, il se rend à Rumonge à la recherche d’un emploi. Il commence comme taxi-vélo avant de devenir conducteur de moto-taxi. « Comme nous n’avions plus de parents, j’ai décidé de venir chercher de l’argent à Rumonge pour acheter du savon et aider mes cadets », raconte-t-il.

Nu dans la rue, loin de lui-même 

« C’était un homme gentil ; nous étions venus à Rumonge  à  la recherche d’une vie meilleure. Même s’il s’agissait de regagner nos familles , nous partions ensemble », raconte  Audace Niyongabo, un proche  de Longin, qui se souvient de leurs relations. 

Audace Niyongabo, un proche  à Longin, se souvient de leurs relations. 

Peu à peu ,  son quotidien bascule. « Il commence à tenir des propos  désordonnés ; il se déshabille et marche nu dans la rue », continue Audace Niyongabo , décrivant le changement de comportement de l’adolescent, malheureusement incompris par l’entourage. 

Selon toujours lui , Niyungeko a cessé de parler comme il le faisait d’habitude et ne participait plus aux événements sociaux .  La situation s’aggrava ; il commença à errer  dans la rue.

En plus des témoignages poignants de son collègue, le jeune Niyungeko lui-même se souvient  de cette période douloureuse. « Je marchais nu, je me déshabillais, je dormais dans la rue », raconte-t-il. 

L’errance et le poids des préjugés

Comme d’autres personnes confrontées aux troubles mentaux au Burundi, Niyungeko n’a pas échappé aux préjugés.   Certains le qualifient de  dangereux, d’autres attribuent son état à des causes surnaturelles, comme la sorcellerie et l’esprit satanique.

En effet, une enquête de base du programme d’intégration de la santé mentale dans les services de santé primaire réalisée par le ministère de la santé publique  en 2019 dans les provinces de :  La Mairie de Bujumbura, Gitega, Ngozi et Rumonge, de tels préjugés, la stigmatisation et bien d’autres phénomènes sont dus à de mauvaises connaissances sur les maladies mentales. 

Selon l’enquête,  7,5 % des personnes interrogées estiment qu’il est possible de contracter une maladie mentale en saluant, en échangeant des mots ou en partageant un repas avec une personne atteinte d’une maladie mentale. Ainsi, en  présence d’un malade mental, 20,5% estiment qu’il faut le conduire dans un lieu de prière.

A côté de ceux-là, certaines personnes adopteraient un comportement discriminatoire à l’égard des personnes souffrant d’une maladie mentale : 7,3% pensent qu’il faut les mettre à l’écart et 4,8% vont les ligoter ou les enfermer. Cette incompréhension retarde d’autant plus la recherche d’une prise en charge médicale adaptée. 

Après des jours d’errance, Niyungeko finit par trouver une main tendue. Sa voisine, Yungirine Nahinkuye, le conduit à l’hôpital de Rumonge. 

La schizophrénie confirmée  

Examiné sur base des symptômes susmentionnés, le docteur Zacharie Sindayihebura, psychiatre exerçant ses fonctions à l’hôpital de Rumonge, diagnostique chez Niyungeko la schizophrénie». 

Le spécialiste parle d’une maladie mentale très grave, car elle englobe un spectre de troubles psychotiques, plus ou moins sévères et chroniques.   

Et de rappeler qu’il s’agit d’une maladie chronique affectant  le fonctionnement du système nerveux et pouvant provoquer des hallucinations, des idées délirantes, des troubles de la pensée et des changements de comportement.

Entre-temps, le Dr Sindayihebura  rejette en bloc la connotation selon laquelle la schizophrénie serait une malédiction ou un châtiment . Il indique plutôt que le traitement est possible. « Plus la consultation est précoce , plus les chances de stabilisation sont garanties », a-t-il fait savoir. 

Selon lui, trois facteurs sont essentiels au rétablissement et au maintien de l’équilibre psychique, à savoir: l’adhésion au traitement, le soutien de l’entourage familial et un accompagnement psychosocial adapté.

Le chemin des soins aux épreuves 

Au-delà des préjugés auxquels Niyungeko a été confronté, d’autres obstacles compliquent davantage la prise en charge des personnes vivant avec des troubles mentaux au Burundi. Les discriminations peuvent commencer au sein même de la famille et se poursuivre au sein de la communauté, rendant plus difficile l’accès aux soins et la réinsertion sociale.

A Rumonge,le psychologue Saidi Ndayikeza relève trois difficultés majeures qui compromettent la continuité des soins : la disponibilité des médicaments, le manque de sensibilisation et l’insuffisance de professionnels spécialisés. 

Saidi Ndayikeza, le psychologue

« La première difficulté est liée à la pénurie de médicaments. Il arrive que des patients se présentent pour poursuivre leur traitement, mais que les médicaments nécessaires ne soient pas disponibles », explique-t-il. 

Cette indisponibilité peut compromettre la continuité thérapeutique, alors que le suivi régulier constitue un élément essentiel de la prise en charge des troubles mentaux.

 Entre croyances hostiles et rareté  des  spécialistes 

Le deuxième obstacle concerne la compréhension des maladies mentales au sein de la population. Selon Ndayikeza, certaines personnes continuent de considérer les troubles mentaux à travers des croyances ou des représentations qui peuvent retarder le recours aux soins médicaux.

«Une partie des citoyens ne dispose pas encore des informations nécessaires pour comprendre que les maladies mentales sont des pathologies pouvant être diagnostiquées et traitées au sein des structures de santé », souligne le psychologue.

Dans ce contexte, certaines familles explorent d’abord différentes sources d’aide avant de se tourner vers les services de santé. Ce recours tardif peut compliquer l’accès au diagnostic et à une prise en charge adaptée.

Le troisième défi concerne les ressources humaines. Les structures de santé disposent encore de peu de professionnels spécialisés dans la prise en charge des troubles mentaux.

« Le manque de professionnels spécialisés dans la prise en charge des maladies mentales demeure un problème. Les spécialistes disponibles ne sont pas encore suffisamment nombreux pour être déployés dans les hôpitaux, les centres de santé et les structures spécialisées », affirme Saidi Ndayikeza.

Ainsi, pour les personnes vivant avec un trouble mental, le parcours de soins ne se résume pas à l’obtention d’un diagnostic. La disponibilité des traitements, l’information de la population, les ressources humaines et l’environnement familial et social déterminent également la possibilité de poursuivre les soins et de retrouver une vie sociale stable.

Selon l’évaluation externe à mi-parcours du programme Ni Abacu« intégration de la santé mentale dans les soins de santé primaire au Burundi » 2021-2024, au Burundi, la stigmatisation liée à la santé mentale trouve ses racines dans des croyances traditionnelles encore vivaces. 

La maladie est souvent perçue comme une malédiction ou l’œuvre d’esprits maléfiques, ce qui conduit à des pratiques d’exorcisme et de prières à des fins de traitement. Ces perceptions renforcent les pesanteurs socio‑culturelles qui, historiquement, ont relégué la santé mentale au second plan, faute de sensibilisation et d’engagement des décideurs.

La stigmatisation prend également une dimension spécifique au genre. Les femmes et les filles restent particulièrement vulnérables : elles subissent davantage de discriminations au sein des familles et paient un tribut plus lourd aux barrières culturelles, accentuant leur isolement et leur fragilité face aux troubles psychiques.

La stabilité de Niyungeko au prix des sacrifices

Pour Yungirine  Nahinkuye, une voisine à Longin Niyungeko ,  maintenir ce jeune adolescent  dans un état psychique stable représente  un combat quotidien, mais aussi une charge financière importante. Chaque mois, elle doit trouver les moyens nécessaires pour acheter les médicaments indispensables à la poursuite de son traitement. 

Yungirine  Nahinkuye, une voisine de Longin Niyungeko

« Les médicaments ne sont pas toujours disponibles. Lorsqu’on les trouve, je peux dépenser entre 37 000 et 38 000 francs burundais pour les acheter », témoigne-t-elle.

Au-delà du coût, Nahinkuye ajoute que des ruptures de stock, dues au manque de médicaments ou à des difficultés financières, peuvent compromettre la continuité des soins et compliquer le maintien de la stabilité de Niyungeko.

Elle appelle ainsi à une meilleure accessibilité des médicaments destinés aux personnes vivant avec des troubles mentaux, notamment pour les familles qui peinent à en assumer le coût.

« Si les médicaments étaient moins chers ou disponibles gratuitement, cela nous aiderait beaucoup », plaide-t-elle.

Des chiffres qui interpellent

Le parcours de Longin Niyungeko s’inscrit dans un contexte plus large, marqué par l’ampleur des troubles de santé mentale à l’échelle mondiale et au Burundi.

Selon l’Annuaire des Statistiques Sanitaires 2024  du Ministère de la Santé Publique du Burundi, la schizophrénie s’impose comme un enjeu majeur au Burundi. Définie cliniquement comme une maladie psychique chronique marquée par des hallucinations, des idées délirantes et un isolement social, elle figure désormais parmi les 100 premiers motifs de consultation ambulatoire dans les hôpitaux du pays.

En 2024, on a recensé 3 460 consultations liées à cette pathologie, dont 2 672 étaient curatives et spécifiques. Les notifications se concentrent dans certains établissements : l’Hôpital Ndora (district de Bukinanyana) avec 443 cas, l’Hôpital Van Norman à Bujumbura Nord avec 243 cas et l’Hôpital Saint-Georges de Magara (district de Bugarama) avec 112 cas.

La prise en charge hospitalière lourde reste limitée : 702 admissions ont été enregistrées, presque exclusivement en médecine interne (700 cas) et marginalement en gynécologie‑obstétrique (2 cas). Parallèlement, les centres de santé ont identifié 1 057 nouveaux cas de troubles psychotiques, dont la schizophrénie, tandis que les hôpitaux ont comptabilisé 2 271 consultations pour des troubles schizo‑affectifs.

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) ajoute que près de 24 millions de personnes vivent avec la schizophrénie dans le monde. Les enfants et les adolescents sont également concernés. La moitié des troubles mentaux apparaissent avant l’âge de 14 ans. À l’échelle mondiale, un jeune sur sept âgé de 14 à 19 ans souffre d’un trouble de santé mentale. 

L’ampleur du phénomène se mesure aussi à son coût. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, près de 1 000 milliards de dollars sont consacrés chaque année à la prise en charge des troubles de santé mentale. 

A l’hôpital de Rumonge, cette réalité se traduit également par une forte demande de soins. Selon Ndayikunda Saidi,psychologue de l’hôpital, plus de 4 000 patients ont été accueillis dans le service de santé mentale depuis 2022, dont plus de 1 000 seraient actuellement . (Cfr les données du psychologue de l’hôpital Rumonge)

De l’errance à l’autonomie 

Depuis sa prise en charge, la situation de Niyungeko s’est améliorée. Son employeur, dans le restaurant à Rumonge, ainsi que Yungirine Nahinkuye, qui a contribué à son traitement, en sont les témoins.

« Actuellement, il se porte bien ; il travaille comme les autres et lave ses vêtements. Des fois même, il rend visite à ses petits frères à travers les provinces», témoignent-ils. 

Longin a également repris son rôle social auprès de ses cadets. Il veut gagner davantage et reprendre le contrôle de sa vie. Son projet est simple : intégrer la couture plutôt que de reprendre le transport en moto.

« Maintenant , je travaille dans un restaurant où je touche  un petit salaire. De là,  je sollicite un coup de main  pour que je puisse m’acheter une machine à coudre et venir toujours aux cheveux de mes frères… » explique le jeune Niyungeko , très confiant quant à son futur .  Son rêve n’est que de retrouver son  autonomie financière d’avant son problème de santé mentale .   

Il s’oppose, dans le même ordre d’idées, à toute discrimination , tout rejet et à quiconque stéréotypant et/ou préjugeant les malades mentaux, qui, au contraire, ont besoin d’être compris et intégrés socialement . 

Aux décideurs, Longin Niyungeko lance un appel  vibrant  pour que les problèmes de santé mentale aient leur place. Il met l’accent en particulier  sur les  besoins en structures spécialisées, sur l’accès aux psychotropes et aux spécialistes de la santé mentale à travers le pays.  

« Cela mettrait fin, sans nul doute, au recours à des pratiques occultes . Il est inadmissible que les malades mentaux se voient privés de leurs droits et libertés, enfermés dans des maisons ou contraints de ne pas trouver refuge dans les chambres de prière.» Prévient  Niyungeko . 

Cet article  a été soutenu par  la Fondation Stavros Niarchos (SNF) et le Global Center for Child and Adolescent Mental Health du Child Mind Institute, dans le cadre du projet: “Enhancing Mental Health Narratives in Burundi”.

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